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J’ai été cette ado qui traînait, admirative, sur les sites pro-ana. Plus que par les images, j’étais fascinée par les conseils qu’on y trouvait. Pour moi, il ne s’agissait pas tellement de maigrir, mais de reprendre le contrôle d’une vie dont j’avais l’impression qu’elle m’échappait. Et peut-être un peu de devenir transparente, de me cacher, de disparaître. Je ne voulais pas perdre du poids, je voulais repousser les limites de ma volonté, résister à mes pulsions, voir jusqu’où l’esprit pouvait maîtriser le corps, jusqu’où on pouvait aller tout en sentant ses muscles faiblir. Je me dépassais, je me sentais vivante.
Ça passait par une vie réglée au millimètre : le matin – 100 abdos, une pesée et un verre d’eau ; au déjeuner – une pomme et un peu de coca light ; pour les repas pris en famille – ne jamais dépasser la ligne bleue de mon bol préféré, tout en pesant chaque aliment ingéré pour pouvoir consigner le nombre de calories, protéines, glucides, lipides, ingerées ; pour les repas entre amis – “j’ai pas très faim”, “j’ai déjà mangé” ; le soir – 1000 sauts de corde à sauter et des abdos. Des laxatifs quand j’avais l’impression de faire des excès. Une ou deux fois par semaine, une barre Kinder (70 kcal, je m’en souviens comme si c’était hier – aujourd’hui encore, bien que j’adore ça, elles me laissent un arrière-goût inconfortable). J’étais de plus en plus fine, j’ai perdu beaucoup de poids, mais je n’ai jamais été vraiment maigre. Ça n’était d’ailleurs pas mon but.
J’étais une succession de chiffres dans un cahier à carreaux, je mesurais l’effort, la nourriture, le corps, le tour de taille, de cuisse, de bras. Les chiffres, c’est rassurant, c’est tangible, ça prouve qu’on progresse.
Pour plein de raisons (intimes et pour lesquelles je ne peux pas lui en vouloir), ma mère ne s’est pas spontanément inquiétée. En revanche, j’ai eu la chance d’avoir eu autour de moi des amis et des professeurs qui ont su me rassurer, me redonner confiance en moi, alerter ma mère, et qui me connaissaient assez bien pour eux-mêmes identifier certaines raisons de mon mal-être.
Sans eux, j’aurais peut-être été ma voisine, hospitalisée deux fois pendant de longs mois, ou n’importe quelle autre ado qu’on essaie de soigner de ses obsessions en se disant que le plus important, c’est de lui donner à manger.
Ce qu’ils ont fait, d’une certaine façon, c’est qu’ils m’ont montrée que je pouvais être écoutée et aimée, que je pouvais chercher du soutien ailleurs que dans les communautés virtuelles. Parce que c’est ça que je cherchais sur les sites pro-ana et pro-mia : pas des astuces pour maigrir, mais des solutions. Et j’avais l’impression de les obtenir auprès de ces filles qui s’étaient fixé un objectif et semblaient prêtes à tout pour l’atteindre, et qui formaient à leur façon, une communauté d’échange de bonnes pratiques, d’images inspirantes, une communauté d’ambition partagée. Dix ans plus tard, j’ai repris du poids, et parfois cet éclair me traverse : c’est une question de volonté, je peux maigrir. Je ne me suis plus pesée depuis très longtemps, parce que j’ai peur de m’effrayer des chiffres sur la balance et de basculer à nouveau dans les TOCs chiffrés face à tout ce laisser-aller, tout en sachant très bien que ma tendance principale, l’orthorexie, ne m’a jamais vraiment quittée.
Aujourd’hui, j’essaie d’une certaine façon de me remettre à la place des filles qui fréquentent ces sites. Chacune a des raisons qui lui sont propres pour avoir envie d’appartenir à cette communauté – même si on en a souvent envie par défaut, d’une certaine façon. Ces sites représentent un refuge, un espace où on ne sent plus complètement seule face à ses démons, face à l’incompréhension des proches, face aux névroses. On est très vite piégée par cette épaule bienveillante mais destructrice. Les filles qui les tiennent ne sont pas des perverses qui promeuvent un idéal de beauté fantasmé pour nuire à leurs lectrices. Elles se débattent elles-mêmes avec des symptômes semblables qui reflètent des causes diverses et partagent leur façon de s’en sortir. Je ne dis pas qu’il faut les laisser continuer. Non, il faut les accompagner, accompagner leur public, les aider à identifier comment elles en sont arrivées là, ce qu’elles veulent vraiment, ce dont elles manquent pour remonter la pente. Mais les sanctionner comme le prévoit la loi santé, sûrement pas. Ce sont souvent des filles sensibles, intelligentes, qui réfléchissent trop et qui souffrent d’une forme d’isolement. Les sanctionner, c’est les isoler encore plus, les stigmatiser et laisser complètement seules face aux pensées qui les obsèdent et aux émotions qui les submergent. C’est simplement dangereux. Aussi dangereux et irréfléchi que d’accuser les dépressifs de faire de la pub pour le Prozac ou ceux qui se sacrifient de faire le jeu des fabricants de rasoirs.

Ce billet reflète une expérience personnelle et je n’ai en aucun cas la prétention de lui donner une valeur universelle.

Si vous souffrez d’anorexie ou souhaitez aider une anorexique de votre entourage, vous pouvez vous référer à cette liste de contacts constituée par l’AFDAS-TCA.

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